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STENDHAL ET MES SAISONS EN ENFER COMMUNISTE

posted Feb 20, 2013, 3:19 PM by Andy Nguyen
Hè 1991, sáu năm sau ngày đến Mỹ, cựu đại úy Nguyễn Kim Quý, cựu tù nhân cải tạo, cựu thuyền nhân, tiến sĩ và giáo sư Pháp văn và Latin tại Đại Học Eastern Washington University, đã được Phù Luân Hội (Rotary Club) Antony, mời đến Paris thuyết trình về đề tài "Việt Nam sau 1975". Ông đã chọn nói về những năm ông bị giam trong các trại cải tạo Việt Cộng. Sau đây là nguyên văn bài nói chuyện bằng tiếng Pháp trong đó ông mô tả các trại tù và sự độc ác của Việt Cộng và cho biết nhờ ơn Thượng Đế và tiểu thuyết của Stendhal ông đã được sống còn như thế nào, sau tám năm đày ải.
      Bài thuyết trình của Tiến sĩ Nguyễn Kim Quý (tựa đề lấy theo từ một bài thơ nổi tiếng của thi sĩ Rimbaud, “Une saison en enfer”) là một phối hợp độc đáo, lý thú, giữa văn chương huyễn mộng qua Stendhal và thực tế ghê tởm qua những tù ngục Việt Cộng.
     Stendhal, tên thật Henri Beyle, là văn sĩ Pháp, thế kỷ XIX, tác giả những tiểu thuyết nổi tiếng, Le Rouge et le Noir, La Chartreuse de Parme... mà những nữ nhân vật đều tuyệt đẹp, và những nam nhân vật đều bị vào tù, thực tế hoặc theo nghĩa bóng. Thế giới trong tiểu thuyết của Stendhal, kể cả những truyện về tù ngục, vì thế, ngạt ngào phấn hương nhờ tình yêu, hạnh phúc và hình bóng mỹ nhân. Lúc Stendhal còn sống, không ai đọc sách của ông. Mãi 50 năm sau khi chết, ông mới được nổi tiếng và trở thành một hiện tượng trong văn học sử Pháp. Hiện tại, ông là một trong những văn sĩ hiếm hoi được nghiên cứu, phê bình, ái mộ nhiều nhất. Có cả một Hội gọi là Stendhal Club, tại Paris và Grenoble.
      Ngoài ra, luận án tiến sĩ (1990) của giáo sư Nguyễn Kim Quý có tựa đề: “ La prison dans l’œuvre romanesque de Stendhal” (Tù ngục trong tiểu thuyết của Stendhal). Tháng 3, 1992, cùng với một số giáo sư đại học trên thế giới, ông được mời thuyết trình về Stendhal nhân ngày mất lần thứ 150 của văn sĩ được tổ chức tại Paris, dưới sự chủ tọa của Tổng thống Pháp François Mitterrand. Bài của các thuyết trình viên đều được in thành sách bán tại Paris.
 
nữ họa sĩ Lê Khánh Thọ (Châteauroux, Pháp) giới thiệu
 
 
STENDHAL ET MES SAISONS EN ENFER COMMUNISTE
Mesdames et Messieurs, 
 
     1. Je ne sais jamais pourquoi j’ai tant aimé Stendhal et ses romans. Et ça depuis le lycée où je me plaisais à lire et relire les pages odoriférantes du Rouge et le Noir, de La Chartreuse de Parme, malgré l’aversion de mon père, catholique fervent, voire extrémiste. A propos, je me souviens de cette question que me posa à brûle-pourpoint M. Victor del Litto, président du Stendhal Club, lors de mon dernier séjour à Grenoble, voilà quatre ans: “Pourquoi aimez-vous Stendhal?” Je demeurai perplexe, ne sachant que répondre. Au cours des interviews pour mon poste de professeur, aux États-Unis, j’entendais se reposer la même question. A vrai dire, j’avoue que j’ignorais tout à fait les raisons de ma prédilection pour cet écrivain marginal, génial –pourtant très mal connu, et peut-être, très mal aimé des lecteurs de son époque. Pour moi, en effet, aimer Stendhal, c’est comme aimer une femme, ou un homme. On aime, ou on n’aime pas, c’est tout. Surtout avec lui, il y eut au début une sorte de coup de foudre très doux. La cristallisation, pour reprendre son propre mot dans De l’amour, ne vient que lentement et très longtemps après. Et un coup de foudre, aucune “victime” ne l’ignore, ça ne s’explique pas.
    
Des années ont passé. Et me voici, pourtant, devant la page blanche à la recherche d’une nouvelle explication possible –ou plutôt impossible. J’aime Stendhal, peut-être à cause de ses romans, et dans ses romans, à cause de ses héroïnes immortelles, si belles, si tendres, qui ont exercé une séduction irrésistible non seulement sur les héros, leurs amants, et les lecteurs comme moi à l’âme sensible, mais encore sur les critiques contemporains les plus sévères dont Paul Valéry, Jean-Paul Sartre et Julien Gracq, par exemple, entre beaucoup d’autres. J’aime, en plus, dans ses œuvres ce parfum féerique si enivrant, impérissable comme chez Proust, cette atmosphère si enchanteresse, a-temporelle, faite de fiction et de réel entremêlés, transfigurés –qui me consolent de bien des “âpres vérités”, selon le mot de Stendhal lui-même, de la vie, et me font rêver des cieux plus bleus, des sons plus purs pour mes éternels hymnes à l’amour et à la beauté.
 
     2. Pendant la guerre du Viêtnam, comme officier des Forces Armées du Sud,  j’avais toujours dans les poches de mon treillis le chef-d’œuvre lyrique Truyen Kieu de notre grand poète national Nguyen Du, Les Fleurs du Mal de Baudelaire et un roman de Stendhal que je lisais entre deux batailles, dans les tranchées, aux casernes ou aux snacks… Nguyen Du, Baudelaire et surtout Stendhal m’aidaient ainsi à m’évader hors de la lourde réalité qui, comme dit Nerval, n’est pas toujours la sœur du rêve. Je me laissais souvent charmer par les douceurs d’une vie imaginée dans toute sa splendeur et remplie de nuages roses, d’amours vertes, de baisers infinis, d’une vie qui n’a pas de nom ici-bas. La mort nous guettait à chaque instant, mais la prose de Stendhal, mieux que le vin et la femme, ou le haschisch dans la poésie baudelairienne, me donnait le courage inoui de la défier, bien en face: je l’oubliais, c’est peu dire, je la dédaignais carrément. Tout comme les héros stendhaliens, Julien, Fabrice, Octave, Lucien, etc…
    
L’épisode de l’après-guerre va mieux montrer comment les romans, et spécialement ceux de Stendhal, m’ont tenu sous leur charme à la fois tyrannique et bénéfique.
                  
     3. Nous sommes en 1975. La paix honteuse, imposée par les super-puissances internationales à notre pauvre pays le 30 Avril, met fin à une guerre non moins honteuse et sonne le glas pour le Sud du Viêtnam désormais livré aux mains des bourreaux du Nord, vainqueurs malgré eux. Ce jour-là, je devins tout d’un coup “prisonnier de guerre” et “ennemi du peuple”, sans savoir exactement pourquoi. Le nouveau régime, qui se fit appeler “révolutionnaire”, rouge jusqu’au bout des ongles, s’est vite donné une “grandiose” tâche: envoyer en prison tous les officiers et cadres Sudistes. Là commencèrent tous nos malheurs. Mais ma foi soudain réveillée en Dieu et mon inaltérable passion pour Stendhal et ses romans me sauvèrent non plus seulement des laideurs de la vie, mais encore des brutalités de la mort qui se révéla maintenant mille fois plus menaçante, plus moche qu’en temps de guerre. Grâce à Dieu et à Stendhal donc, je pus survivre à mes huit ans d’incarcération, de faim, de souffrances, de privations, dans de multiples camps de labeur, et à mon horrible descente en enfer.
    
Enfer communiste, bien sûr. Mais aucun langage ne peut assez décrire les atrocités d’une prison tenue par les Viêtnamiens Communistes –alias Viet Cong. Ce sont des geôliers nés, croyez-moi, faisant preuve d’une vigilance et d’une expérience hors de pair. Aucun lieu de détention, fictif ou réel, que je sache, pas même L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne ou Souvenirs de la maison des morts de Dostoïevski, n’arrive à égaler les camps Viêtnamiens en ce que j’appelle “raffinement de cruauté”: ici, on tue d’une manière scientifique, progressive, affreusement douce, par l’obligation à une faim permanente. Pour mieux nous maîtriser, ces salauds exploitaient habilement l’instinct le plus bas, le plus dégradant de l’homme: besoin de manger. Au moins, dans leurs prisons, les héros stendhaliens peuvent manger et boire à loisir: en plus, Fabrice a le chocolat de Clélia, et Julien, le champagne et les cigares envoyés par Mathilde. Quant à nous, quant à moi, chaque jour, nous étions forcés de nous voir mourir lentement en bêtes traquées, de vivre pratiquement une mort ignoble, humiliante, avilissante, inventée exprès par les Viet Cong –nos compatriotes. Une mort à retardement qui traînait, traînait, avec dans l’âme de chaque prisonnier la rage impuissante, la honte d’en être réduit à songer constamment, chaque jour, à l’estomac creux et au moyen de le remplir.
       
On avait ordonné aux officiers de se présenter aux “comités révolutionnaires du peuple”, faire les préparatifs d’un stage de rééducation qui, d’après le communiqué officiel utilisant une phraséologie vague et trompeuse, ne devrait durer que dix ou trente jours, selon les grades. C’était en Juin 1975. Nul ne s’est jamais douté, cependant, que ce serait pour tous un long voyage au bout de la nuit digne de Céline, qui durait huit, ou dix, ou même quatorze ans, et pour plusieurs un aller simple, un adieu à la vie et au monde, littéralement. D’abord nous avions été détenus dans les camps du Sud. Puis, un beau jour, on décida de transférer au Nord environ cent mille “éléments” jugés les plus “réactionnaires”, c’est-à-dire les plus dangereux, dont l’archevêque de Saigon Nguyen Van Thuan et un bon nombre de généraux. Sur mer. Dans quelques vieux charbonniers confisqués au “gouvernement fantoche”. On nous passe les menottes, on nous enferme par milliers dans les cales, on nous réduit ainsi à l’état de bétail. La traversée dure trois jours. Trois siècles. L’air nous manque. L’eau aussi. La nourriture est une chimère: pour toute la journée, chaque détenu reçoit deux biscuits moisis, sorte de ration militaire made in China, grands comme deux boîtes d’allumettes, juste assez pour ne pas crever. Au-dessus, rien qu’un plafond noir. Autour, des corps inertes empilés les uns contre les autres et tout couverts de résidus de charbon. La canicule exerce son pouvoir néfaste. Dès les premières heures, une exhalaison méphitique et asphyxiante empoisonne les cales bondées. Partout, un silence de mort.
    
Du port de Haiphong, où nous débarquâmes enfin, aux différents camps de concentration, il nous restait à effectuer un autre voyage non moins affreux, qui durait à peu près deux ou trois jours, par le train et en camion. Par mesure de sécurité, nous dit-on, les portières et les fenêtres devaient être complètement fermées, et cela, sous un soleil brûlant. Dans ces fourneaux roulants, la suffocation était telle que plusieurs prisonniers, âgés et déjà bien affaiblis par l’épreuve de la mer, succombèrent avant d’arriver à destination.
    
Les prisons du Nord Viêtnam, au nombre d’une trentaine, je crois, à nous destinées, étaient toutes sises dans des régions montagneuses où vivaient les peuplades minoritaires les plus arriérées ou les familles des déportés et exilés politiques depuis l’occupation française et après Dien Bien Phu, près des frontières chinoise et laotienne et où les moustiques avaient la grosseur des mouches, ou presque. Sur le chemin, des gamins et des vieilles femmes, pressés par la haine contre nous longtemps nourrie et sans cesse attisée par une grossière propagande, nous lancèrent à pleine main des cailloux, des ordures et hurlèrent des bordées d’injures. J’essayai, comme mes confrères dans le malheur, d’avaler mes larmes. De honte, d’amertume, de fureur.
   
La vie dans les camps nordistes était plus qu’infernale. Aucune possibilité d’évasion. Nous étions désespérément encerclés par d’interminables chaînes de montagne formant des murailles naturelles solides. Et puis, même si on réussissait à les atteindre, comment survivre, là-haut, au froid, à la faim, à la soif, à l’épuisement physique? Nous étions casés dans de vieilles baraques basses en toit de chaume, couchions sur une espèce de lit collectif fait de rugueuses planchettes de bois, sans nattes, sans oreillers, sans paillassons, pour nous réveiller au matin, le visage et le corps criblés de piqûres de punaises et de moustiques. Par ailleurs, le froid était à son comble. Pour tout habillement, on nous donnait à chacun un uniforme bleu en tissu grossier à utiliser pour deux ans, et une minuscule couverture râpée de mauvaise laine. Pas de sandales, ni chausettes, ni chapeaux. A nous de nous démerder, nous dit-on, ou tant pis! En hiver et en saison des pluies, c’était impossible de dormir, tant le froid et l’humidité devenaient intolérables, impitoyables, et on nous interdisait de faire du feu dans la baraque.
    
Tout ça, cependant, n’était rien à côté de la faim, le pire des tourments. Notre ration alimentaire, en effet, se limitait à un bol de racine de manioc pour l’un des deux repas quotidiens. Pas de petit déjeuner. Pas de riz. Ni lait ni sucre. Ni viande ni légumes. Le manioc qu’on nous donnait avait été séché au soleil et, ainsi, servait de nourriture en cas de mauvaise récolte aux cochons qui, je devine, l’auraient même refusé, car il avait une couleur noirâtre, un goût douteux, sinon aigre, une odeur fétide. Mais la faim avait raison du dégoût et du choix. Avec cette horrible boustifaille, les plus costauds gars, au bout de quelques mois, avaient le teint pâle, l’air hagard, la figure décharnée. Après un an, ça devenait des squelettes ambulantes. La cervelle devenue pâteuse, on ne pouvait plus réfléchir, ni réagir. Oubliant leur dignité, plusieurs ne pensaient plus qu’à la bouffe, et c’était tout à fait normal. Pire, on perdait ainsi toute velléité de résister, de se révolter, de se respecter, et tout ça se conformait parfaitement au plan prévu par les geôliers. La malnutrition et le manque de vitamines et de médicaments engendraient de nombreuses inévitables maladies graves, l’avitaminose et le béribéri par exemple, qui, avec le paludisme, ne tardaient pas à envoyer, tout doucement, chaque jour, dans l’autre monde un ou deux pauvres diables.
    
Les survivants, eux, continuaient de plus belle à mâcher du manioc sec, à avoir faim, à être malades, et surtout à travailler dur. Les gardiens ne cessaient de répéter que le travail est source de toute gloire, et qu’au commencement, le premier homme, à savoir notre ancêtre, avait été un singe, que ce singe à force de grimper sur l’arbre pour cueillir les fruits, descendre dans le champ pour semer les grains, courir dans la forêt pour chasser les lièvres, bref, de travailler dur, avait, peu à peu, perdu ses longs poils pour devenir beau, lisse comme nous le sommes aujourd’hui. Que les paresseux, les parasites, les gens velus, nous hurlait-on à l’oreille, soient donc éliminés du paradis communiste!
   
Pour le labeur quotidien, nous étions divisés en plusieurs compagnies et sections, et sortions travailler aux champs huit heures par jour, six jours par semaine, le dimanche étant réservé à l’éducation politique et aux diverses menues besognes. Nous faisions tout et devions changer de job, de compagnie, de compagnons tous les six mois, grosso modo: planter des choux, des salades, du riz, du maïs –que nous n’avions d’ailleurs pas le droit de manger. Ou aller de grand matin dans la forêt ou la montagne couper du bois, du bambou. Construire ou réparer des maisons, des ponts, des routes avec les outils rudimentaires datant de l’Antiquité. Ou labourer la terre en tirant la charrue à la place des bœufs, garder les buffles, élever les porcs, que dirais-je encore ? Bref, faire tout ce qui pour nous –capitaines, colonels, et généraux– était jusque-là tout à fait inconnu, étranger, bizarre et partant très épuisant. Ajoutez à cela la faim, le froid, l’affaiblissement physique et la dépression morale, et vous comprenez que le taux de mortalité dans les camps soit si élevé.
    
Surtout la dépression morale. Elle tue avec la même cruauté que la faim et la maladie. Dans le malheur, on ne peut pas se passer de la force morale et de la résistance spirituelle. Sans l’intervention rédemptrice de l’esprit, la peine de mort est irrévocable et n’admet point de sursis. Or, nombreux étaient ceux qui passaient des mois, voire des années, à se lamenter sur leur sort, à nourrir le vain regret d’un bonheur, d’une gloire, ou d’un amour perdus pour toujours, ou à s’agripper désespérément à la réalité répugnante. Ceux-là, la mort ne les ratait pas.
    
Mais voilà exactement ce que j’avais fait, au début. J’avais pleuré à chaudes larmes comme tout le monde au premier Noël. Et comme tout le monde, j’avais horriblement faim, bougeais à peine, tombais souvent de fatigue. La force du corps et de l’esprit périclitait lentement, mais sûrement. Puis un jour, en regardant, impuissant, un de mes chers amis mourir dans les conditions affreuses et indignes d’un animal qu’on allait égorger, je tressaillis de peur. Je ne veux pas mourir de cette manière, me suis-je répété avec une colère sourde. Le souvenir de Guillaumet dans Terre des hommes de Saint-Exupéry, qui, fourbu, s’obstine à marcher dans la neige pendant des jours, pour éviter de succomber, me revint soudain à l’esprit, très à propos. Et alors, animé de je ne sais quel souffle divin, je me mis à relancer le grand défi d’autrefois à l’insolente Mort, cette pallida Mors dans un poème d’Horace, avec laquelle je m’étais colleté tant bien que mal, depuis la guerre, et qui m’a toujours loupé, grâce à Dieu. Surtout, ai-je crié, il ne faut jamais capituler.
    
Alors, je recommençai à réciter mes prières, la nuit, et à relire avec l’ardeur d’ancien amoureux les romans de Stendhal, mais mentalement, bien sûr. Dès lors, je vivais une autre réalité, me voyant déjà mort au monde, à l’instar d’Octave dans Armance. J’oubliais, j’essayais d’oublier, les geôliers et les camps, la faim et la maladie, mes guenilles et mon corps désséché  –tout ce qui devait me rappeler sans cesse la hideur de l’enfer. Je triomphais de ma misère en ne pensant plus à ces belles femmes que j’avais connues ou même aimées dans la vie, et qui sont maintenant devenues un réel plus inaccessible, plus lointain que le rêve lui-même.  Par contre, je ne songeais qu’à ces héroïnes stendhaliennes –Mathilde, Mme de Rênal, Clélia, la Sanseverina, Armance, Mme de Chasteller, entre autres– dont l’image sublime, éternellement jeune et belle, me délivrait bien doucement de cette réalité cruelle et banale pour laquelle je ne me croyais jamais être fait, même à l’époque anté-carcérale. Mes journées coulaient ainsi, tranquilles comme l’eau sous le pont, et même, je dirais plus, heureuses, à l’ombre des ces amantes en fleurs, plus ou moins proustiennes, plus ou moins singulières, mais fidèles, j’espérais, jusqu’à mon dernier souffle –les seules femmes qui fussent jamais venues me consoler dans mes prisons, me rendre la paix et le soleil. Grâce à elles et leur présence permanente et réconfortante, ma prison, sans jamais pouvoir être paradisiaque comme celle de Julien Sorel et de Fabrice del Dongo, perdit quand même son aspect lugubre pour me permettre de traîner, au sens propre, ma vie, ou plutôt ma mort, d’une manière aussi digne que possible, jusqu’au 18 Mars 1983, date de ma délivrance. Huit ans déjà!
   
Un an plus tard. Après d’infructueuses tentatives d’évasion hors du pays, d’échecs, de déboires et un nouvel emprisonnement –cette fois comme un boat-people malchanceux– j’ai pu, dans une nuit sombre, avec ma jeune sœur, m’embarquer dans un petit bateau de pêche qui nous a déposés un jour à la base navale américaine de Subic Bay à Manille après avoir flotté à la dérive pendant huit jours et huit nuits sur le Pacifique, en pleine tempête. Mais là, c’est une autre histoire. J’ai passé un an et demi dans deux camps de réfugiés aux Philippines avant d’arriver aux États-Unis le 25 Janvier 1985. Je me suis promis d’aller un jour à Lourdes et d’écrire quelque chose sur Stendhal. Pendant cinq ans, j’ai réussi à remplir ces deux promesses. Ma thèse de doctorat, reçue avec les félicitations des professeurs de l’Université d’Oregon, que M. del Litto a accepté de faire publier par Droz, à Genève, dans sa collection stendhalienne, s’intitule justement La prison dans l’œuvre romanesque de Stendhal. Je ne puis jamais assez remercier Dieu de m’avoir ainsi sauvé en m’accordant une âme très romantique, très rêveuse, et  m’inspirant cette passion folle pour la littérature et, paradoxalement, pour Stendhal qui, on s’en souvient, n’est pas toujours gentil envers Lui.
 
    4. J’ai déjà dépassé l’âge des vaines nostalgies, mais chaque roman de Stendhal brille toujours en moi comme l’éclat d’un paradis retrouvé. Un morceau de ma vie brisée. Je ne peux plus vivre sans rêver. Comme autrefois au fond de l’enfer communiste. Quel irrémédiable ennui de ne s’accrocher toujours qu’au réel, de ne pas lire chaque jour une de ces pages stendhaliennes palpitantes d’amour, de joie, de parfum ! Après tout, pour imiter Pascal dans son fameux pari, qu’allez-vous perdre en lisant un roman de Stendhal? Rien, dirais-je! Mais si vous gagnez, vous auriez tout un ciel du rêve, devant, avec et autour de vous.
 
Et pour finir, je me permets de vous citer les dernières lignes de mon livre sur la prison stendhalienne, qui devient désormais “tout un nirvana, utopique certes (quel prisonnier a connu le sort de Julien et de Fabrice ?), mais infiniment précieux pour nous tous jetés dans ce bal masqué appelé la vie, dans ce monde de la vingt-cinquième heure où l’homme, derrière ses barreaux et moins chanceux que les héros stendhaliens, est en quête perpétuelle, comme Henri Beyle sa vie durant, d’un bonheur impossible, d’un Léthé qui ne s’écoule plus, d’une larme qui n’est point pleurée.”
 
Cựu Đại úy Nguyễn Kim Quý
 Antony, France, Juillet 1991
Portland, USA, Août 2012

 

 

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