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Le vélo à Dalat

posted Aug 20, 2018, 8:16 PM by Andy Nguyen   [ updated Oct 3, 2020, 10:05 PM ]


Dans la zone éloignée et peu fréquentée de la villa rose, les transports en commun étaient quasiment inexistants. Les rares et seules fois, où j'ai bénéficié d'un transport motorisé, furent par camions militaires, véhiculant des GI américains en armes, qui, me prenant pour un compatriote, avaient le souci, pour raison de sécurité, de m'offrir un siège dans la cabine de leur véhicule ; mais hélas leurs passages n'étaient pas aussi fréquents que je l'espérais et en plus, atteignant l'esplanade du lycée, encombrée par l'arrivée des élèves, qui attendaient l'ouverture des portes, le camion de militaires avait beaucoup de mal à faire demi-tour sous les yeux ébahis de l'assistance.  
 
Les jours de pluies, je prenais des sérieuses douches sur les trajets, le matin comme le soir. En outre, ces balades pédestres constituaient une perte de temps pour la préparation de mes cours de prof débutant et les midis, si j’avais des cours continus pour toute la journée, je ne pouvais pas rentrer déjeuner, devant attendre, dans la salle des profs du lycée, la reprise des cours de l’après-midi. Enfin, si j’avais à me rendre en ville, je n’avais que la marche à pied, car les lambrettas dans ce quartier de la villa rose n’étaient pas légion.
 
Des élèves, qui comme moi devaient gagner le versant opposé de la vallée, séparant le lycée des hauteurs de la villa rose, ont fini par me montrer un raccourci traversant les jardins maraîchers ; néanmoins, malgré un gain de temps indéniable, ramenant le trajet à vingt-cinq minutes, je ne pouvais pas facilement me rendre en centre ville, situé à quatre km de la villa rose.
 
Aussi l’idée, d’acquérir un vélo pour mes déplacements quotidiens, m’est progressivement apparue comme une solution correspondant à une situation métropolitaine banale et à une longue habitude quotidienne déjà acquise comme lycéen, puis étudiant à Paris.
 
Je m’en suis ouvert à quelques amis enseignants qui, en m’écoutant, ont simplement cru que je blaguais, et comme je suis revenu à la charge pour avis, ils ont fini par comprendre que j’en avais réellement l’intention. Ils m'ont alors fortement conseillé de faire venir une voiture de France, pour la revendre à Dalat, au moment de mon retour au pays, comme bon nombre de coopérants le faisait pour se faire de l’argent facile ; mais cela était contraire à mes convictions, répugnant à faire du fric sur le dos d’un pays en voie de développement, en plus ravagé par la guerre.
 
Puis j'en ai parlé à d’autres collègues du lycée et tous ont été unanimes à m'en dissuader, pour ne pas porter préjudice disaient-ils à la réputation de leur corps professionnel, alors que les relations diplomatiques entre les autorités françaises et vietnamiennes n’étaient pas au beau fixe.
 
Je ne sais dire pourquoi, mais leurs arguments me parurent sans grands fondements, du moins pas assez convaincants pour m’ôter cette idée de la tête, qu’un vélo dans cette ville pleine de collines, de bosses, de côtes et de descentes, serait pour moi un paradis et le meilleur moyen de transport pour me rendre au lycée ou en ville, avec une totale liberté de déplacement, mais tous ces avis contraires me faisaient hésiter.
 
C’est alors que j’ai eu l’idée de m’en ouvrir à l'autorité suprême, le proviseur du lycée, à qui j’ai demandé un entretien personnel dans son bureau. Le proviseur m’a reçu, croyant que je venais à lui pour une histoire d’élèves délicate. Quel ne fut pas son étonnement, quand je lui ai parlé de cette intention d’acquérir un vélo pour me rendre au lycée. Il a d'abord cru que je plaisantais, puis devant mon sérieux et mes arguments, il est resté perplexe. Il a repris les mêmes arguments de mes confrères, que j'avais déjà maintes fois entendus, sur la respectabilité du corps enseignant, que l’usage d’un vélo de coolie allait jeter dans un discrédit fâcheux envers la population locale, du fait de l’excentricité d’un des leurs. Finalement, ne me voyant pas convaincu, le proviseur eut ces mots qui allaient longtemps perturber ma décision.
 
M.Michaut, vous êtes, au lycée Yersin, un jeune professeur débutant. Sachez que vos collègues vous apprécient et que les élèves vous respectent, parce que vous leur apportez de l'enthousiasme dans les matières que vous enseignez. Bref tout va bien et vous êtes promis à une longue carrière dans l'Education Nationale. Maintenant permettez-moi de vous dire une chose : si vous mettez en application votre projet de faire du vélo pour vos déplacements en ville et pire encore, si la fantaisie vous prenait de venir faire des cours en vélo à ce lycée, les élèves n'auront plus à votre égard le respect qu'ils vous doivent, car à leurs yeux vous serez un moins que rien, un médiocre individu, rabattu au rang des coolies du pays, qui eux, faute de moyens financiers, sont contraints d'utiliser ce mode de transport, n'ayant même pas de quoi se payer un lambretta. Les Vietnamiens respectent les professeurs parce que, pour eux, ils font partie de la classe des lettrés, classe prestigieuse du savoir, alors n'allez pas nuire bêtement à votre réputation.
 
- Et puis, je vais vous dire une dernière chose. Présentement vous n'avez pas de problème de discipline dans vos classes ; mais si vous prenez un vélo pour vos déplacements personnels, les élèves vous mépriseront et là vous aurez de sérieux problèmes de maintien de l'ordre. Alors dans ce cas de figure, ne comptez pas sur moi pour vous aider à les régler, il ne faudra vous en prendre qu'à vous même ; mais ce sera trop tard ; votre prestige sera définitivement perdu. En France, faites comme il vous plait ; mais au Vietnam, il faut tenir dignement son rang et ne pas provoquer les Vietnamiens, qui sont susceptibles et qui n'accepteront pas cet écart de comportement. Enfin, vous êtes prévenu. A vous de prendre vos responsabilités. 
 
Je suis sorti de cet entretien perplexe et refroidi dans mon ardeur à faire du vélo à Dalat. J'en ai pris mon parti et décidé de suivre les conseils éclairés du proviseur et de mes collègues.
 
         Les jours ont passés. Mais chaque fois que je voyais dans les classes les élèves, sages comme des images, je me posais cette question : pourquoi en viendraient-ils à me mépriser et à ne plus me respecter simplement pour un usage de vélo comme moyen de déplacement ? Cela non seulement me paraissait absurde, mais également improbable. Je n'arrivais pas à imaginer un tel changement d'attitude à mon égard de leur part.
 
J'entendais parler de rares problèmes de discipline dans certaines classes de ce lycée, faute probablement, comme partout ailleurs, d'un manque d'autorité ou de compétences ; et encore il fallait vraiment peu d'autorité pour ne pas être respecté par des élèves aussi gentils, travailleurs et dociles, des élèves, qui n'avaient aucun intérêt à foutre le bordel dans les classes, car pour eux l'obtention du bac était primordial, pour pouvoir aller suivre des études supérieures à l'étranger et pour les garçons obtenir en plus un sursis militaire, qui leur évitait d'aller au front. Est-ce que je courrais le risque, à cause d'un vélo, de ne plus pouvoir faire tranquillement mes cours ?
 
A chaque heure passée dans les classes, j'avais de plus en plus de mal à croire aux arguments de mes concitoyens et j'ai fini par me demander s'ils ne se trompaient pas d'appréciation sur les Vietnamiens et si tous leurs discours n'étaient en fait que puériles balivernes et stupides à priori ? 
 
Finalement, je me suis décidé à prendre un vélo, pour voir si mes collègues avaient raison et si les Vietnamiens avaient, comme ils prétendaient les connaître, une mentalité rétrograde, n'arrivant pas à croire qu'ils puissent à ce point manquer de discernement. Je devais en avoir le cœur net. Et puis, j'en avais marre de ces marches entre le lycée et la villa rose, de ce manque de liberté dans mes déplacements. Je ne pouvais pas même aller visiter les environs comme le Lac des Soupirs ou les chutes de Prenn ou celles de Camly. J'étais comme bloqué sur place. Il fallait mettre fin à cette situation idiote.
 
Alors, j'ai fait le pari de croire à la bonne foi des Vietnamiens et ne plus croire aux craintes et aux réserves des Français, qui semblaient colporter une mentalité néocolonialiste de mauvais goût à mes yeux.
 
Je me suis donc rendu en centre ville pour trouver un marchand de vélo. Ce ne fut pas difficile d'en trouver, mais le problème majeur, pour une telle acquisition, fut d'en trouver un à ma taille, car les vélos pour Vietnamiens étant trop petits, je ne pouvais pas m'en servir convenablement, même en relevant la scelle et en haussant le guidon. Il est vrai que prendre un pareil vélo pouvait accentuer d'autant le ridicule de le monter. Je me suis alors adressé aux Américains ; mais là, leur PX militaire importait tout, sauf des vélos, les Américains n'étant pas férus de bicyclette. J'échouais une nouvelle fois dans ma quête d'un deux roues non motorisé.
 
Je ne sais plus comment cela est arrivé, mais un jour, j'ai eu la visite à la villa rose du fils de M.Guérin, directeur de l'Alliance Française à Dalat, qui avait entendu parler de mon intention d'acquérir une bicyclette et qui est venu m'en proposer une, à lui, qu'il avait fait venir de France, vélo qui était à ma taille, lui-même ayant plus d'un mètre 80. Ce vélo ne lui faisait pas défaut, car il avait à sa disposition une Suzuki, ce qui ne l'avait jamais amené à faire du vélo au Vietnam. Le marché fut vite conclu, à un prix fort raisonnable et j'ai eu, enfin, l'immense joie d'avoir une bicyclette pour mes déplacements.
J'ai prudemment commencé un week-end par en faire usage en ville et vadrouiller dans les environs. Je remarquais que les passants souriaient de voir un "Seigneur Blanc" sur un vélo de coolie et je me demandais quelle allait être la réaction des élèves, si j'osais me pointer ainsi pour faire mes cours durant la semaine.
Je me suis rendu le soir même à bicyclette, chez un très bon ami enseignant, qui fut très surpris, me conseillant fortement de ne pas aller au lycée avec, espérant, selon lui, qu'aucun élève ne verrait jamais mes randonnées en ville. Je demeurais encore un temps hésitant et cela m'affectait.
Les jours suivants, j'ai hésité à me rendre au lycée et cela, d'autant plus, que le vélo n'était pas de première main, nécessitant des réparations, ce qui me donna l'occasion de confier mon engin aux réparateurs vietnamiens installés sur les trottoirs. Je dois dire que ces réparateurs m'ont appris beaucoup d'astuces dans leur façon de procéder pour de multiples remises en état, des manières ingénieuses pour effectuer certains travaux nécessaires, sans avoir forcement les pièces de rechange. C'est ainsi que j'ai appris à réparer une crevaison sans avoir à démonter une roue et gagner un temps précieux, pratique que je continue encore de nos jours à faire à Paris, au grand étonnement des passants. Ils m'ont aussi appris à utiliser les vieilles chambres à air en les découpant pour en faire des rustines en appliquant la colle sur les deux pièces à assembler, les rustines étant alors denrées rares au Vietnam, importées et trop chères en cette période.
Mais au bout d'un certain temps le vélo fut en état de fonctionner convenablement et il ne restait plus qu'à me décider d'oser m'en servir pour aller au lycée, sans savoir ce qu'il allait advenir.
 
Un midi, de retour à pied par le raccourci pour aller déjeuner à la villa rose, en ayant marre de rester dans la salle des profs à attendre la reprise des cours de l'après-midi, j'ai pris du retard du fait que ma vieille tiba s'est trouvée à court de charbon de bois pour son brasero et que j'ai du aller en quémander chez mes voisins pour dépannage.
Après le repas, quand j'ai voulu reprendre le chemin du lycée, j'ai constaté que j'étais sérieusement en retard. Pour ne pas être pris en défaut et faire attendre les élèves, il n'y avait plus que la solution du vélo, car si je mettais trente minutes à pied, en vélo ce fut l'affaire de seulement dix. Je n'avais plus le choix, il fallait me lancer dans l'aventure et me confronter aux regards des élèves.
 
Jamais je n'oublierais cette première approche de mon arrivée en vélo au lycée en début d'après-midi. Je finissais de monter en danseuse la côte menant sur l'esplanade du lycée où, cinq minutes avant l'ouverture de la porte d'entrée, les élèves, fort nombreux, attendaient, avec le traditionnel encombrement des véhicules, voitures ou lambrettas, déposant les potaches pour la reprise des cours. Il y avait, pour les enseignants, un passage réservé par une autre entrée en Y, qui menait aux bâtiments administratifs et à la salle des profs.
Mon arrivée ne passa pas inaperçue. L'effet de surprise a eu pour conséquence d'amener tous les élèves, pris d'un fou rire, à se retourner pour ne pas me montrer leur réaction, mais je voyais bien, que mon arrivée en danseuse, provoquait une immense rigolade contagieuse, n'épargnant aucun élève présent sur l'esplanade.
 
En garant mon engin devant le bâtiment administratif, cette réaction me mit en garde, car désormais je devais me préparer aux sarcasmes de mes collègues et à une réplique éventuelle des élèves en classe.
Côté profs, les remarques désobligeantes ne manquèrent pas ; beaucoup firent front contre moi, sauf les enseignants vietnamiens.  Certes ces derniers étaient surpris, mais ils n'osèrent pas prendre part à la cabale, me regardant plutôt comme un zombie. J'ai du défendre en vain mon point de vue, répondant parfois vertement pour mettre un terme à leurs remarques. Bref, pendant des jours, j'ai été fortement déconseillé de poursuivre une telle provocation et prié d'y mettre fin. Mais j'ai tenu bon, car seule l'attitude des élèves comptait à mes yeux, pas la leur.
 
Qu'allait-il se passer en classe ? Avec les profs français cela ne fut pas facile, aussi je m'attendais au pire du côté des élèves. En raison des avertissements de mes collègues, j'étais près à faire front à la moindre fronde. Mais à ma grande surprise rien du côté des élèves. Calme habituel. Aucune attitude de mépris, pas de changement de comportement à mon égard. Les jours passèrent et il ne se produisait rien d'anormal dans mes classes. J'en fis part aux profs, qui m'expliquèrent que les élèves n'avaient pas dit leurs derniers mots et qu'ils fomentaient je ne sais qu'elle mauvaise affaire contre moi et qu'inévitablement j'allais être confronté à leur irrespect envers ma personne ; mais rien ne sait jamais produit.
Pourtant je n'étais pas rassuré, car lors des sorties du lycée, dès que les élèves me voyaient sur le vélo, ils ne pouvaient pas s'empêcher de sourire ou de rigoler ; mais j'ai vite compris que leur rire n'était pas de l'irrespect, puisqu'ils se détournaient pour le dissimuler, mais du au comique d'une situation insolite de voir un enseignant, non au volant d'une voiture, mais perché sur une bicyclette. C'est ce spectacle inhabituel qui les faisait sourire, de façon irrésistible, alors qu'ils auraient préféré ne pas être vus dans leur incontrôlable fou rire. Finalement, il n'y eu jamais de fronde dans mes classes et même les fous rires aux abords du lycée cessèrent avec l'accoutumance de me voir en vélo.
Un jour à la sortie d'un cours, j'ai surpris une conversation entre élèves, où, parmi eux un Français ne parlait pas vietnamien, obligeant un échange de propos en français. Les élèves parlant de ma personne, ont exprimé leur opinion en disant que "J'étais un prof sportif". J'ai alors compris définitivement que pour les Vietnamiens, il n'y avait aucune réticence à me voir faire du vélo, comme le prétendait mes collègues, mal informés sur la mentalité des gens de ce pays, commettant une erreur d'appréciation à leur égard, les locaux étant simplement surpris par un spectacle insolite plutôt clownesse à leur yeux.
 
Ainsi, sans doute par ce premier exemple, d'autres enseignants arrivant après moi à Dalat ont circulé en Suzuki ou en Honda sans problème. Il m'a été rapporté qu'une enseignante, dès 1971, a également utilisé un vélo pour se rendre au lycée Yersin, sans la moindre objection de la part des deux communautés.

Les années folles au Lycée

Michel Michaut
Professeur Histoire/Ge'o
Lycee Yersin  Dalat - 1966-1968

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