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Les sanglots longs des violons de l'hiver..

posted Oct 12, 2015, 12:20 PM by Andy Nguyen


L’anecdote que j’ai le plus racontée en France, quand j’évoque le Vietnam, est celle d’une élève de 2 A, dont j’ai toujours ignoré le nom et même le prénom. C’était à la rentrée scolaire de ma seconde année d'enseignement à Dalat. Lors des premiers cours, cette classe littéraire, comportait 54 inscrits et presque autant de présents. Il m’était impossible de rapidement les identifier.  

 

            Aux vacances de noël, je me rendais sur les plantations du Darlac par voie aérienne, seul moyen de communication pour gagner Banméthuot. A l'aéroport de Dalat, en raison de l'intense trafic militaire, les avions civils n'avaient guère la priorité des décollages et les attentes pour les vols étaient très longues, mais personne ne s'en plaignait. Alors que j’attendais l’appel pour l’embarquement du vol, attente qui peut durer des heures, une jeune fille en tunique apparemment inconnue est venue à moi pour me saluer en tant " qu’honorable  professeur ". Devinant dans mon regard surpris que je ne la reconnaissais pas, elle s’en est excusée pour me dire qu’elle avait été un court moment mon élève en seconde classique au lycée Yersin en début d'année scolaire, mais qu’elle avait du quitter le lycée pour devoir s’occuper de ses frères et sœurs depuis le récent décès de sa mère.

 

            Sachant que l’attente des vols est interminable, elle m’a gentiment invité à rejoindre des amis pour me tenir compagnie. Je l'ai suivie en regardant sa longue chevelure reposant en ovale sur ses reins. Assis à ses côtés, elle m’a informé qu’elle habitait dans un village en dehors de Dalat, vivant des revenus d'une petite scierie familiale et que le décès de ses parents l’obligeait à en prendre la direction pour que ses frères et sœurs puissent continuer à aller au lycée Yersin. Elle me citait les noms de ceux que j’avais en classe, sans que je puisse les identifier, mais je ne doutais pas de la véracité de sa parole. Soudain son visage m’est revenu en mémoire et je me suis rappelé de son intervention en classe.

 

- Dites-moi, ne seriez-vous pas l’élève, qui en début d’année, m’a demandé de parler moins vite ?

- Oui monsieur. Je n’aurais pas du. Je m’excuse d'avoir été impolie.

- Non vous avez bien fait. Je vous félicite même pour votre courage d’avoir osé lever la main.

 

Le souvenir de son intervention m’était revenu, car les élèves vietnamiens lèvent très rarement la main lors des cours, n'osant pas interrompre l'enseignant. Je l’ai rassurée sur le fait que les élèves ont le droit de poser des questions ou de faire savoir leurs difficultés de compréhension, sans lui avouer qu'élève j'avais été au lycée un spécialiste, notamment dans les cours de physique chimie où j'ai toujours eu, avec mon esprit lent, du mal à comprendre du premier coup les propos du prof.

 

            Ce fut un délice d’avoir sa compagnie, en attendant plus de deux heures l’avion. Le temps a passé très vite au point que j’ai regretté que l’attente ne dure davantage. Quand le vol fut annoncé, nous nous sommes séparés. J’ai pensé ne jamais la revoir, puisqu’elle avait quitté le lycée.

 

            Après les événements du têt 68, et la reprise des cours au lycée en avril, je l’ai croisée sur la place Hoa Binh et elle est encore venue à moi me saluer poliment. Cette fois là, je l’ai reconnue et demandé de ses nouvelles, et surtout je me suis inquiété de savoir si elle avait souffert des récents événements militaires survenus à Dalat et ses environs. Elle m’assura que non et que ses frères et sœurs étaient toujours à Yersin. Elle prit longuement de mes nouvelles, sachant, par les siens, toutes les difficultés auxquelles je devais faire face depuis le bombardement de mon logement situé dans le quartier Pasteur, avec la perte de toutes mes affaires. Elle s’excusa de savoir son pays responsable de mes tracas et je voyais dans ses yeux qu’elle était sincèrement désolée pour tous les profs français victimes des événements du têt. Elle était enjouée, toujours le sourire aux lèvres, une bonne humeur contagieuse, qui faisait qu’un moment en sa compagnie vous remontait instantanément le moral. Elle ne manquait pas de charme non plus et je faisais tout pour prolonger notre entretien et elle poliment de ne pas s'en impatienter.

 

            Je l’ai revue une dernière fois près de la poste, toujours avec le même plaisir de pouvoir bénéficier de sa jolie présence. Et encore une fois, elle est venue me saluer. Mais là surprise : je remarque une rondeur sur le ventre et devant mon regard fixé sur ce renflement, elle s’empressa de me dire :

 

-     Comme vous le remarquez j’attends un enfant. Le cercle de ma famille va bientôt s’agrandir. J’en suis très heureuse.

-     C’est là un heureux événement, je vous en félicite, en espérant que tout se passera bien lors de sa mise au monde, et c’est pour quand ?

 

           La date prévue se situait fin mai, date de mon départ définitif pour la France et comme je le lui annonçais, elle m’a déclaré que ses frères et sœurs me regretteraient.

 

           Nous nous sommes dit adieu. Peu après l’avoir quittée, voilà qu’un élève Mach Tich Hao me rencontre à son tour et s’étonne que je puisse connaître cette élève qui fut si peu de temps présente en seconde A. Je lui explique que le hasard seul l’avait remise sur mon chemin et qu’elle avait toujours eu la politesse de me saluer.

 

Alors il me demanda si je connaissais la raison de sa démission au lycée Yersin. Venant de la voir enceinte, j’ai répondu qu'aujourd’hui cela se voyait, même si j’ignorais qu’elle se soit mariée.

 

- Pas du tout Monsieur. Elle est toujours célibataire.

 

Je restais sans bien comprendre

 

- Vous n’êtes pas au courant de son drame familial ?

 

- Non pas du tout !

 

            Et voilà l’élève qui me raconte, qu’il y a deux ans son père délégué du village est jugé de nuit par les Viets, condamné par un tribunal populaire et exécuté sous les yeux de sa famille. Son épouse avait continué la gestion de la scierie pour permettre à ses enfants de poursuivre leurs études dans les établissements français. Et c’est ainsi que j’ai eu sa fille aînée en seconde.

 

Ensuite, trois semaines après la rentrée des classes en août, des pirates investissent de nuit la scierie pour avoir de l’argent. Ils violent la mère, puis veulent s'en prendre à la plus grande fille et comme la mère cherche à s’interposer elle est abattue. Pour couronner le tout, manque de chance, la fille aînée victime de viol tombe enceinte.

 

            Je suis resté stupéfait, non pas devant le récit tragique de son destin, car je savais combien les pirates déserteurs militaires étaient dangereux, ayant eu affaire à eux chez un planteur du Lam Dong, une nuit également, mais heureusement ce sont les Vietcongs, qui les ont abattus par surprise sans trop de dégâts. Ce qui m'a surpris en apprenant le malheur de cette élève, c'est le fait que jamais je n’aurais pu me douter qu’elle avait pu vivre de tels drames. Elle n'en a jamais laissé paraître, toujours enjouée dans nos conversations, apparemment de pleine de joie de vivre, me consolant à l'aéroport d'avoir à attendre longtemps l'avion, me parlant de ses frères et sœurs restés mes élèves au lycée, regrettant le sort subi par les enseignants français suite à l'attaque de Dalat par les Viets, sans la moindre plainte sur les événements vécus par les siens, ayant à 17 ans la responsabilité de quatre sœurs et deux frères.

 

Aujourd’hui encore, quand j’ai le cafard, je ne peux pas m’empêcher de penser à elle et à sa façon d’avoir su surmonter de telles épreuves positivement. Je me dis que par rapport à ce qu’elle a subi et enduré, mes petits soucis quotidiens, si préoccupants soient-ils, sont peu de choses.

 

           Quand je raconte cette histoire pour que les gens relativisent leurs difficultés, on me dit que pour les Asiatiques c’est normal parce qu’ils sont fatalistes par tradition bouddhiste. Je ne sais pas si cela explique l’attitude discrète et courageuse de cette jeune élève, mais je garde envers elle une grande admiration. Elle reste pour moi un exemple d’art de vivre, celui qui vise à ne pas emmerder les autres avec ses propres malheurs et de les assumer au mieux sans se lamenter inutilement. Finalement, c’est l’élève qui a donné à son professeur un enseignement de grande valeur sur la manière de gérer son existence et à mes yeux sa leçon vaut plus que tous les cours d’histoire géo que j’aurais pu lui donner.

MM
Les anne'es folles a Dalat

 

 

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