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Jean Marie Berthier vu par Mr. Michaut

posted Jul 20, 2018, 1:07 PM by Andy Nguyen



En proposant la mise en ligne d'un poème sur ce site "L'avion de Hué", j'ai déjà attiré l'attention des amis et anciens du lycée Yersin, fidèles au travail d'Andy, sur la poésie de Jean Marie Berthier, qui a été professeur de français à Dalat, pendant près de 10 ans jusqu'en 1971, quittant le Vietnam à regret, en raison d'une guerre devenue trop risquée pour sa famille et notamment pour ses deux enfants, après avoir subi, de plein fouet, lors du têt 1968, les événements dramatiques de l'attaque vietcong sur cette ville des hauts-plateaux.

 

       Jean-Marie Berthier est décédé à la suite d’un accident de la route le 8 août 2017, à l’âge de 77 ans. J'ai découvert cette triste nouvelle que très tardivement en avril 2018, alors que, n'ayant plus de nouvelles de lui, j'ai interrogé Internet pour savoir s'il avait édité un nouveau recueil de poèmes depuis mai 2014, date de son dernier ouvrage, qu'il m'avait dédicacé au Marché  de la poésie, place Saint Sulpice à Paris, en juin de cette même année, comme d'habitude, où chaque année j'étais sûr de le retrouver.

 

       De nombreux élèves de Yersin en premier cycle ont suivi ses cours de français, conservant de son enseignement rigoureux de la langue française de bons souvenirs, pas seulement parce que Jean Marie était un jeune professeur compétent et dévoué, mais aussi parce qu'il ne manquait jamais une occasion d'humour pour détendre ses classes.

 

       C'est avec retard, et je m'en excuse auprès de vous tous, que je me permets, en lui rendant hommage, de vous informer davantage sur cet enseignant, dont la plupart ne pouvait pas soupçonner qu'il était aussi un poète qui allait marquer son temps.

 

       J'ai rencontré Jean Marie fin juillet 1966 dans l'avion qui me conduisait à Dalat, comme enseignant coopérant militaire pour deux ans au lycée Yersin dont j'ignorais l'existence. Le hasard a voulu que mon siège soit à côte de celui de Jean Marie, lui aussi regagnant son poste d'enseignant. Nous avons immédiatement sympathisé, en constatant que nous partagions de nombreuses passions comme les sports, la littérature, le cinéma, la poésie, la peinture, la musique classique, la variété, les groupes ethniques de population dans le monde, lui les Moïs, moi les Amérindiens, bref que nous étions comme deux frères culturels. Dès notre arrivée à Dalat, il a pris soin de me conduire au lycée et de me confier à l'intendant M. Dupont et par la suite nous sommes restés en étroites relations, en se rendant mutuellement visite, partageant souvent des repas.

 

       Alors que je suis revenu définitivement en France dès juin 1968, notre amitié a perduré et elle ne sait jamais démentie, durant nos deux existences séparées, Jean Marie me rendant visite, ne cessant de me rappeler, qu'à ses yeux je fus à Dalat le premier à apprécier ses vers, à l'encourager à écrire et à lui suggérer de faire éditer sa poésie que je trouvais de valeur universelle.

 

       Je crois qu'il m'en était très reconnaissant, si j'en juge par tous ses recueils qu'il tenait à m'offrir, en les dédicaçant chaleureusement. Il a édité son premier recueil en 1974 à Vientiane, écrivant la dédicace suivante: " A Loan  en souvenir de son pays que j'aime tant. A Michel sans les encouragements et l'amitié de qui ce livre n'aurait  jamais vu le jour".

 

       Jean-Marie Berthier est né le 25 juin 1940 à Marseille. Jeune étudiant en Deug de littérature, il a enlevé "romantiquement" de son foyer familial, sa future épouse, dont il était éperdument amoureux, pour s'exiler avec elle au Sénégal, où il a choisi l'enseignement pour devenir de part le monde un fidèle coopérant professeur de lettres.

 

       Il a enseigné successivement au Sénégal (Dakar) dans le Sud Viêt-Nam, (Dalat), au Laos (Vientiane), en Uruguay (Montevideo) où, citoyen engagé, il a dénoncé les crimes de la junte militaire, résiliant en 1979 son contrat de lecteur à l’université, pour prendre précipitamment la fuite.

 

       Sa carrière de coopérant s’enchaîne dans d'autres postes à Djibouti, aux Comores (Anjouan), en Côte d’Ivoire (Aboisso), et à Nouméa en Nouvelle Calédonie. J'ai eu l'occasion de lui demander, compte tenu de ses expériences de vie dans de nombreux coins de la planète, à quelle période ses souvenirs étaient les plus attachés et sans hésiter il a répondu : le Vietnam, en raison non, d'une existence exotique matérielle aisée; comme partout ailleurs, mais de la forte sympathie et attachement que ses élèves de Yersin lui ont procurés.

 

       Il avait une élève favorite, dont il gardait un souvenir impérissable. Souvent, lors de retrouvailles, je lui disais :

- Jean Marie tu te souviens d'une certaine Le Thi Kim Tuyet ?

- Ah Michel ! Le Thi Kim Tuyet, avec son geste délicieux et incomparable, rejetant une longue mèche de cheveux derrière son épaule ! Toute la grâce érotique de la femme vietnamienne !

Et à chaque fois il ne manquait pas de refaire ce même  geste.

 

       Son existence a été douloureusement marquée par la perte de sa fille, encore jeune adolescente, lors d'un accident de vélo, puis son fils à 18 ans, lors d'un accident de moto. Il ne s'est jamais remis de ses deuils déprimants, mêmes en adoptant plus tard une enfant malgache qu'il a élevée comme sa propre fille. Ces événements l'ont séparé de son épouse Danielle durant de longues années et solitaire ses rencontres féminines ne lui ont jamais permis de retrouver une sérénité de vivre et la mort est devenue plus que l'amour un thème récurent de sa poésie.    

 

       De retour en métropole, ne pouvant plus légalement être coopérant, il s'installe en Haute Savoie, pays de sa famille, où il a continué d'enseigner. Il résidait depuis peu à Malaucène, dans le Vaucluse, renouant ainsi avec la Provence de son enfance.

 

       A la retraite, il visite les écoles primaires pour initier les élèves de CM 2 à la poésie, anime des ateliers d'écriture poétique et donne des conférences sur l'art d'écrire des vers, mais sans cesser de composer des poèmes beaucoup plus encre qu'il n'en édite, restant un poète prolifique, fidèle à sa passion de toujours.

 

       Ses textes sont parus au sein de nombreuses revues et d’anthologies, et ont donné lieu à plusieurs enregistrements et lectures publiques. L’Académie Française distingue en 2010 son recueil Attente très belle de mon attente (2009) du prix François Coppée.

 

       Comme ses deux enfants, il décède dans un accident de voiture aux portes du Bourg-Saint-Maurice, alors qu'il se rendait à un hebdo local, auquel il collaborait  régulièrement et bénévolement, car une des grandes qualités de ce poète, en plus de sa gentillesse, de sa serviabilité, son aptitude à nouer des relations sociales et amicales et de sa bonne humeur, il était d'une générosité sans compter et constante.

 

Son œuvre bibliographique est impressionnante :

 

Une image un cri, Éditions Vithagna, Vientiane, Laos 1974.
La Traversée des pierres, Mortemart, France, Rougerie Éditions, 1991.
Les Arbres de passage, Périgueux, France, Éditions Fanlac, 1993.
D’étoiles et d’acacias, encres de Mechtilt, Périgueux, France, Éditions Fanlac, 1993.
La cinquième Saison, Rougerie, 1994.
Le Guetteur est aveugle, Mortemart, France, Rougerie Éditions, 1997.
Dans le jardin des dieux abattus, Périgueux, France, Éditions Fanlac, 2001.
Couleurs de l’Oise, Editions C.D.D.P. de l’Oise, 2002.
L’immense est fait de peu, CD, Marie-Christine Brambilla dit Jean-Marie Berthier, musique de François d’Aime, 2004.
Une oasis en hiver, Dix-huit poèmes sur dix-huit sculptures de Roukbi Marouf, Impr. L’Edelweiss, Bourg-Saint-Maurice, avec le soutien à l’édition du Legs Bernard, 2005.
Les Mots du jour et de la nuit, Bourg-Saint-Maurice, Impr. l’Edelweiss, 2007.
Les Arbres de passage et autres poèmes, Editions Fanlac, 2007.
La jeune fille et le chevalier, livre-poème et CD, MLD 2009.
Attente très belle de mon attente, Saint-Brieuc, France, Éditions MLD, 2009 – Prix François Coppée de l’Académie française 2010.
Ascension, éds. MLD, 2010.
Une pierre dans un champ de lin bleu : carnets de voyage, Bourg-Saint-Maurice, Impr. l’Edelweiss, 2010.
Je m’approcherai de la neige, livre d’artiste, poèmes de Jean-Marie Berthier, et compositions calli-typographiques de Patrick Cutté, éds. L’atelier de l’Entredeux, 2010.
Jean-Marie Berthier : portrait, bibliographie, anthologie, Paris, Éditions Le Nouvel Athanor, coll. « Poètes trop effacés », 2011.
Pourtant si beaux, encres de Florian Marco, Limoges, France, Éditions Le bruit des autres, 2013.
Les enfants de la douceur immobile, avec Danielle Berthier, Éditions Le bruit des autres, 2014.
Ne te retourne plus, Bruno Doucey Éds., septembre 2017.

 

       Pour Jean Marie, l'inspiration provient non pas d'une muse, mais de tous les coins du monde, des hommes et des femmes qui, même sans le savoir, participent à l'écriture de ses poèmes, en y apportant leurs images insolites, leurs indignations, leurs contentements ou leurs silences, le rôle d'un poète étant d'ouvrir ses lecteurs à une sensibilité envers le monde et  l'univers, auxquels ils appartiennent tous. On trouve sur Internet de nombreux poèmes Berthier que vous pouvez lire, comme ce petit extrait enchanteur : 

 

Nous irons

puisqu'il faut aller

sans nul repère d'étoile

sans nul indice de mousse

nous irons

bras ballants la tête haute

puisqu'il faut y aller

sans savoir où nous allons

 

Disons : "Il y a toujours matière à mourir"

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