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Lycée Yersin

L'auteur, Hoang van Hai, élève du Lycée Yersin en 1958 a été pendant de nombreuses années journaliste à la BBC Londres, section Vietnam. En 1993 il revint visiter Dalat. Voici ses impressions.
Revoir le Lycée Yersin où j'avais fait ma terminale et où nous étions une bande de copains fut pour moi un choc émotionnel intense. Je fus saisi d'une grande nostalgie.

Souvent je me suis demandé où pouvaient être mes amis d'antan, éparpillés aux quatre coins du globe. J'ai même perdu la trace de certains d'entre eux.

Un jour, quelqu'un m'apprit dans une conversation mondaine, banale, qu'un de mes vieux amis de classe était décédé aux Etats Unis. Cela me bouleversa et j'eus le sentiment qu'une partie de ma vie était engloutie. Car malgré les longues séparations la présence des amis demeure vivace en vous. Imaginez-vous, après 35 ans d'absence, je me retrouvai devant l'entrée du Lycée Yersin, mon lycée. Un beau bâtiment à la façade de briques rouges, au toit d'ardoises, perché sur une colline.

Rien n'avait changé. Tout était là: la loge du gardien, le clocher, l'économat, même le perron où nous aimions nous asseoir pour profiter du soleil, bavarder, nous détendre avant d'aller en classe.

Le climat, un peu frais, était le même. L'herbe aussi verte que dans mes souvenirs. Des fleurs suspendues à leurs tiges graciles se balançaient au gré du vent.

Tout, tel dans l'image du passé, était pareil, comme autrefois. Même moi, qui étais revenu retrouver une partie de ma vie, de mon adolescence. Mes souvenirs étaient parés des couleurs du passé.

Cette portion de ma vie était restée dans mon esprit comme la plus belle, car elle était porteuse d'avenir, fait de rêves et d'espérances: enthousiasme, optimisme, innocence, droiture du coeur et de l'esprit. Les dures réalités du monde des adultes ne l'avaient pas encore atteinte.


Me voilà à présent debout à cette même place où je me trouvais souvent plus d'un quart de siècle auparavant. Et pourtant c'est comme si c'était hier, comme si je n'avais jamais quitté ces lieux. Je revoyais les visages de mes amis. Et chose étrange, je distinguais même des détails que je croyais définitivement noyés dans l'oubli: voilà des filles qui papotaient, des garçons qui couraient en riant et en se tapant dessus, un visage ami qui me disait "à demain", des mains que je serrais, et même ce rayon de soleil qui jouait dans la chevelure soyeuse d'une fille que jamais plus je n'avais revue.

Il faut dire qu'on était tous, nous autres garçons, un peu secrètement amoureux de toutes ces jeunes demoiselles du petit ou du grand lycée.
Nous étions un groupe d'amis inséparables, unis, croyions-nous par un destin commun que nous allions forger. "A quoi bon se fatiguer sur tous ces textes anciens puisque nous allons rebâtir le monde selon nos rêves" me disait un ami.

Mais aujourd'hui, j'étais seul. Seul rescapé du passé, seul après tant de bouleversements, de déchirements. Comme un fantôme insatisfait de sa vie d'ailleurs qui revient chercher une page manquante à son histoire, je me tenais là, submergé par la nostalgie, le coeur envahi d'une immense désolation. Et toujours la même question me hantait.

Mais où donc sont ces amis qui ont fait partie de ma vie au lycée Yersin? Où sont-ils ces jeunes gens et ces jeunes filles, cette belle jeunesse d'alors, laborieuse, heureuse de vivre? Sur quel continent, dans quel pays vivent-ils? Sont ils encore de ce monde des vivants?

Avec qui allais-je partager mes souvenirs?

Par ce bel après midi je croisais des étudiants qui m'apprirent que mon ancien lycée était devenu maintenant une sorte d'école normale où l'on formait des professeurs. Et eux, étudiants d'aujourd'hui attendaient les résultats de leur examen de fin d'études.

Quels seraient leurs destins, me demandai-je, sont ils ainmés de la même foi, du même enthousiasme comme nous l'étions quand, il y a plus d'un quart de siècle, nous quittions ce lycée?
Je leur souhaitai bonne réussite. Réussite d'une vie paisible, sans heurt, sans changement brutal, sans violence, sans exil. Réussite d'une vie aussi près que possible des leurs espérances, de leurs rêves.

Je me surpris en regardant un des ces étudiants, à imaginer que dans 35 ans, peut-être après avoir bourlingué de par le monde, il remettrait les pieds en ces lieux, obéissant à je ne sais quel appel impérieux.

Comme moi, il reviendrait de très loin, il aurait traversé la moitié de la terre. Comme moi, il remonterait le temps et effectuerait ainsi son voyage vers le passé. Son coeur se serrerait à la vue de ces fleurs dansant dans la brise, il se sentirait envahi par une nostalgie venue des profondeurs de sa mémoire. L'ancien étudiant qu'il serait confrontrait ses souvenirs aux réalités du présent. Il se rendrait compte que déjà il ne parlerait plus que du passé et non de ses rêves d'avenir. Et la vie d'un homme lui paraitrait bien éphémère. Oh! je lui avais aussi souhaité qu'à ce moment là, il soit entouré de ses amis de promotion. Avec eux il connaitrait des instants de joie, ponctués de rires et d'évocations émues de souvenirs communs. Il ne serait pas orphelin de ses amis et ne connaitrait pas la désolation de sa solitude.

Puisse-t-il s'épargner cette expérience qui vous laisse un sentiment de vide comme devant un tableau noir dont une main cruelle a, d'un coup de chiffon, effacé ce qui y avait été écrit.

Déjà le soleil déclinait. Le crépuscule à Dalat est aussi beau qu' éphémère. Je rebroussai chemin.

En suivant, à la tombée de la nuit, la descente de la côte qui menait au petit lac, je sentis tout d'un coup une odeur qui m'était familière, celle des bananes frites. Quelque part, dans ces maisons bordant la rue, quelqu'un était en train de faire frire des beignets de bananes.

Du temps où j'étais élève au lycée Yersin j'avais l'habitude de m'arrêter ici, avec mes amis, dans la boutique d'une vieille marchande qui nous vendait des bananes qu'elle faisait frire devant nous.

Sans le savoir, elle nous vendait aussi du bonheur, car à l'âge où nous étions, ses bananes - incomparablement délicieuses, soit dit en passant - avaient un parfum de bonheur.

J'entendis la respiration d'un promeneur qui devait être fatigué et le bruit de ses pas qui trainaient. Mais il n'y avait personne alentour. Ce promeneur n'était autre que moi. Je marchais sur les talons, moi qui jadis courais très souvent sur cette route pour ne pas être en retard à l'école, car j'aimais trainer au lit le matin!

Les souvenirs enfouis dans ma mémoire s'échappaient des gangues de l'oubli comme par magie. Ils remontaient à la surface et leur nouvelle naissance injectait dans mon esprit par petites doses successives leur pouvoir nostalgique comme des vagues venant mourir sur une grève déserte.

Au loin, au bas de la colline, les fenêtres des villas s'allumèrent. J'étais à l'écoute des souvenirs. J'entendais jusqu'au bruissement du feuillage des arbres qui bordaient la route.

Cette route, combien de fois l'avais-je empruntée, seul, ou avec des amis? De quoi parlions-nous? Quels projets avions-nous échafaudés? Comme tous les jeunes qui ont grandi dans un pays en proie à la destruction, nous rêvions d'un monde meilleur, un monde "normal" où nous serions épanouis, heureux et utiles.

Le destin, la fatalité nous ayant séparés, c'est sur cette route, dans l'émotion provoquée par le télescopage des souvenirs du passé et des images perçues ce soir là que je me pris à rêver de retrouver mes amis du Lycée Yersin, où qu'ils soient, de les réunir chez moi un jour. Je leur ferais fête et je leur dirais:

"Ne croyez pas ceux qui vous disent que dans les rêves les images sont grises. Moi je vous dis que dans mes rêves, les images ont les couleurs vives de l'arc-en-ciel, aussi vraies, aussi belles, aussi inaltérables que l'amitié".

Hoang van Hai.
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